La neutralité de la Suisse en passe d’être sacrifiée au profit des marchands d’armes


Il est facile pour la Suisse de se déclarer neutre, mais cela n’implique pas obligatoirement que les autres nations du monde vont nous considérer comme tel. Et ces derniers mois, les coups de canif dans le concept de neutralité se succèdent.


Depuis le 24 février 2022 et l’agression de la Russie contre l’Ukraine, les lignes bougent en réponse aux atrocités perpétrées aux confins de l’Europe. L’insécurité est de retour ainsi que les réflexes de peur. Une évolution sans doute naturelle, même si paradoxalement la situation sécuritaire de la Suisse s’est renforcée depuis une année : l’OTAN s’est réveillée, l’Europe de la défense redevient un sujet, et l’armée russe, la grande menace de tout temps, s’est profondément affaiblie et a montré ses limites.

La guerre est de retour en Europe, mais pas au centre de l’Europe, dans sa périphérie. Les chars russes ne vont pas envahir la Suisse, car pour y parvenir, il faudrait auparavant que les Russes aient battu les forces des pays de l’OTAN, la plus grande organisation de défense collective au monde. Mais il est vrai qu’il existe la menace nucléaire… une menace sans solution autre que le dialogue et la promotion de la paix…


Je parlais de coups de canif à la neutralité : le premier concerne la décision d’acquérir 36 F-35A, l’avion de l’OTAN, un avion américain profilé pour l’attaque en territoire ennemi. Ce choix est un grand pas dans l’alignement de la Suisse sur l’OTAN, car cet avion est celui de l’alliance et son utilisation par la Suisse impliquera le développement d’une grande coopération avec les forces de l’OTAN pour aboutir à une interopérabilité entre nos armées respectives. La droite a profité d’une fenêtre d’opportunité en lien avec la sidération générale qui a succédé au déclenchement de la guerre pour passer en force, sans débat, dans le choix de cet avion pas profilé pour la Suisse et qui collectionne les problèmes et les surcoûts pour tous les pays acquéreurs. S’aligner ostensiblement sur l’OTAN, c’est objectivement montrer au reste du monde que nous avons choisi notre camp.


Et le second coup de canif est potentiellement encore plus délétère pour la reconnaissance internationale de notre neutralité : la question des exportations d’armes. Selon le droit de la neutralité, la Suisse ne peut exporter des armes vers un pays en guerre, et les armes vendues à des pays tiers ne peuvent être réexportées vers un Etat en guerre. Dans le cadre de leur soutien à l’Ukraine, certains pays acheteurs de matériel de guerre suisse, en particulier l’Allemagne, ont demandé l’autorisation de réexporter cet armement vers Kiev. Cela concernait notamment des obus pour alimenter les chars Guépard. Et fort justement le Conseil fédéral a refusé, en conformité avec le droit de la neutralité suisse.


Mais l’Allemagne a menacé de s’approvisionner ailleurs à l’avenir et cela a fait paniquer notre industrie d’armement qui a envoyé certains parlementaires au front pour faire évoluer la législation. Plus précisément pour changer durablement la loi sur le matériel de guerre afin d’autoriser à l’avenir les réexportations des armes suisses vendues à l’étranger. Il ne s’agit même plus d’une simple « lex Ukraine », limitée à la présente situation et soutenue par des gens de mon parti, mais un bol d’air au long cours pour les marchands d’armes.


Accepter la réexportation d’armes suisses vers un pays en conflit est une erreur : la Suisse n’est de loin pas une puissance industrielle militaire et les armes en question ne vont en tous les cas pas changer le cours de la guerre. Il est question de quelques minutes de tir avec les chars Guépard.


Nous devons aider l’Ukraine, mais sur le terrain humanitaire et encore nettement plus que maintenant. Les besoins sont immenses : nourriture, habits, médicaments, groupes électrogènes…. Le déminage est également un champ d’action essentiel, aujourd’hui et demain. C’est sur ce terrain-là que la Suisse est reconnue et performante : bons offices, promotion de la paix, aide humanitaire. Nous pouvons faire beaucoup pour la paix, pour un monde plus juste et solidaire. Pour ce faire nous ne devons pas risquer d’entacher l’image de notre neutralité.


Et aujourd’hui, je crains que ce n’est pas le sort des Ukrainiens qui inquiète une partie de notre classe politique, mais les intérêts bassement matériels des marchands d’armes.


Au printemps passé, au début de la guerre, j’ai été contacté par une amie parlementaire ukrainienne, Maria Mezentseva, pour que la Suisse envoie dans son pays des gilets pare-balles pour protéger les personnes qui essayaient de porter secours à leurs concitoyens, sous le feu de l’ennemi. J’ai transmis cette demande aux autorités fédérales, qui ont refusé au motif qu’il s’agit d’«objets à double usage» : pour la protection … ou l’attaque. Ainsi on refuserait l’envoi de gilets pare-balles en Ukraine, pour ensuite accepter l’envoi d’obus suisses. Restons véritablement neutres, mais solidaires encore et toujours davantage.


Pierre-Alain Fridez, conseiller national

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